Non, ce n’est pas Fast & Furious mais la rivalité en Ferrari et Ford, parfaitement relatée dans le long métrage Le Mans 66 était digne d’un scénario hollywoodien, ce qui est fait aujourd’hui de belle manière et sera un régal pour tous les amateurs de sport automobile cinématographique, bien trop frustrés vu le nombre réduit de films de qualité consacrés à ce sport.

Nous étions en 1966, la concurrence entre Ford et Ferrari avait atteint son paroxysme. 250 000 spectateurs étaient spectateurs au Mans pour regarder les adversaires symboles de l’industrie automobile des deux côtés de l’Atlantique s’affronter pour le titre de la plus prestigieuse course d’endurance du monde. Cette année, seuls 15 des 57 participants ont terminé le défi de l’endurance qui teste la résistance des machines tout autant que l’endurance et la concentration des pilotes. La privation de sommeil, la vitesse de 300 km/h en moyenne par tous les temps et le peu de place possible pour les erreurs humaines ou mécaniques font la légende des 24 Heures du Mans.

Les enjeux de 1966 étaient tout aussi importants pour les constructeurs automobiles. Henry Ford II et Enzo Ferrari étaient engagés dans une bataille acharnée pour la suprématie des voitures de sport une querelle légendaire qui débuta avec une négociation qui capota à cause du rusé Enzo Ferrari qui fit monter les enchères entre le constructeur américain et la Fiat pour son rachat par un grand constructeur.

À la suite du terrible accident de voiture lors de l’édition 1955 qui coûta la vie à 84 personnes, l’American Automobile Manufacturers Association a accepté volontairement d’interdire toutes les courses automobiles et de cesser le développement de voitures de sport rapides en 1957. En tant que président du groupe, Henry Ford II prenait le nouveau pacte très au sérieux mais ses collègues concurrents dans le secteur de la construction automobile n’avaient pas les mêmes entraves morales. Au début des années soixante, Chevrolet avait conçu la Corvette et d’autres sociétés avaient une longueur d’avance sur Ford dans ce que l’on n’appelait pas encore les supercars.

Au lieu de partir de zéro, Henry Ford II avait su qu’Enzo Ferrari cherchait à vendre sa société. La victoire sur les circuits se traduirait par de meilleures ventes pour Ford dont la gamme bâtie autour de gentilles berlines familialescommençait à perdre de sa popularité aux yeux d’une génération plus jeune obsédée par la vitesse. L’Ovale avait besoin de la crédibilité et du sex appeal de Ferrari. De même, il Commendatore était dans une situation financière difficile et avait besoin des fonds importants de Ford pour maintenir son activité en vie. En 1963, un contrat de 10 millions de dollars, environ 78 millions de dollars actuels, était sur la table mais à la onzième heure des négociations, Ferrari hésitait encore face à la clause qui céderait le contrôle de son équipe de course bien aimée. Fiat lui laissant la propriété de la Scuderia, Ford retourna à Detroit les mains vides et profondément vexé. La plus grande rivalité de l’histoire de la course automobile était néé. Henry Ford II a donné un ordre simple à Donald Frey, « Vous allez au Mans et vous le battez. »

Bien que nés de circonstances radicalement différentes, Ford et Ferrari partageaient des personnalités similaires. Les deux titans de l’industrie automobile avaient un égo surdimensionné et étaient connus pour être dictatoriaux et obsessionnels. Ford avait une personnalité dominatrice qui ne reculait devant rien pour obtenir ce qu’elle voulait. De même, Enzo Ferrari était un perfectionniste pathologique et connu pour son tempérament colérique. Il a notamment créé un musée des horreurs, un mur d’exposition dans son usine qui présentait chaque pièce de voiture brisée « pour nous laisser voir combien de choses stupides nous avions fabriquées ».

Henry Ford II, petit fils d’Henry Ford, était habitué à obtenir ce qu’il voulait. Il a grandi dans le luxe du somptueux domaine familial de Big Point dans le Michigan, où un bouton noir a été installé près de son lit pour appeler sa gouvernante à toute heure de la nuit. Quand il prit le contrôle de l’empire de son grand père à de 28 ans, Ford II a exercé son activité depuis un bureau situé dans la nouvelle tour élégante et moderne de la société à Detroit, connue sous le nom de Glass House et voyageait exclusivement en avion privé ou dans des flottes de limousines de sa marque de luxe Lincoln.

Enzo Ferrari était le fils d’un charpentier peu scolarisé. Il a fait ses débuts en tant que pilote de voiture de course en 1923 et a rapidement diriger les opérations de course pour Alfa Romeo, plus doué pour le management que pour le pilotage. En 1939, Ferrari se lance pour créer son écurie et ses légendaires voitures. Il subit un arrêt brutal lors de la seconde guerre mondiale lorsque les Alliés bombardent son usine de Maranello en 1944 et 1945.

Les Ford étaient fabriquées à la chaîne tandis que les Ferrari étaient méticuleusement assemblées à la main par des artisans et des mécaniciens expérimentés qui faisaient de leur métier une science exacte en assemblant des écrous, des boulons, des soupapes et des pistons qui constituaient le moteur et l’âme de la Ferrari pour les puristes. La carrosserie toujours élégante, Italie oblige une laque rouge épaisse et des sièges en cuir cousus main complétaient cette recette immuable. Cette méthode était une source de fierté pour le génie de la voiture italienne qui l’a également laissé à court d’argent.

Ferrari n’était pas intéressé par la création de véhicules grand public. Au lieu de cela, il a consacré tout son argent et son temps à son équipe de course allant jusqu’à vivre dans un appartement au dessus de son atelier et finalement acheter le restaurant de l’autre côté de la rue où il déjeunait tous les jours. Mais la passion de Ferrari a vite porté ses fruits et ses voitures ont vite régné sur les circuits européens.

Le rachat de Ferrari étant un échec, Henry Ford II consacra d’énormes ressources à sa conquête du Mans. Il dépensa 10 millions de dollars pour embaucher une équipe d’ingénieurs qui se sont mis à concevoir une voiture capable de rivaliser avec ce que Enzo Ferrari avait passé des années à perfectionner. Le résultat s’appelle GT40, un modèle novateur avec sa structure en aluminium de 40 pouces de hauteur, d’où son nom. Les débuts de Ford au Mans ont été difficiles car cette course ne se laisse pas apprivoiser sans réagir en retour. Les trois GT40 de 1964 se sont effondrées à moins de la moitié de la course et l’une a pris feu. Ferrari a remporté les cinq premières places pour la quatrième année consécutive.

Bien que rapide, les ingénieurs de Ford ont eu du mal à rendre la GT40 fiable. Les joints d’étanchéité ont éclaté, les boîtes de vitesses se sont cassées et l’aérodynamique était ratée, les gros V8 délivrant trop de puissance et faisaient décoller la voiture à partir de 200 km/h. Des pilotes d’essais contactés par Ford refusèrent même de piloter l’engin pour rester en vie…

La GT40 n’eut pas beaucoup plus de succès en 1965. Les 11 exemplaires engagés ont tous renoncé suite à une surchauffe du moteur après seulement sept heures de course et Ford fut à nouveau battu par Ferrari. En bon italien, Enzo Ferrari savait énerver la concurrence. Lors d’une course, il rencontra Ray Geddes, un dirigeant de Ford, qui salua la légende de la course italienne. « J’aimerais que vous sachiez, Mr Ferrari, que chez Ford, nous avons un grand respect pour vous. » Ferrari répondit, « Oui, je sais. Comme l’Amérique respecte la Russie. »

Il était temps que Ford fasse appel à de nouveaux talents pour enfin prétendre gagner le Mans en 1966. L’homme providentiel était Carroll Shelby. Ancien pilote et vainqueur au… Mans en 1959 sur Aston Martin, il ne pouvait plus courir suite à de gros ennuis cardiaques. Shelby était un pur Texan toujours attiré par la course automobile. Il était surtout connu pour avoir créé la fabuleuse Shelby Cobra en rentrant au chausse pied un énorme V8 Ford dans un léger châssis du roadster anglais AC, d’où le nom officiel à ses débuts, AC Cobra.

Shelby avait également son propre compte à régler avec Enzo Ferrari. Cela a commencé en 1956 lorsqu’il a approché Shelby pour discuter de la conduite de son équipe italienne invaincue; Shelby a décliné l’offre au motif que cela rapportait trop peu d’argent et Ferrari a été offensé parce qu’il pensait que la possibilité de conduire pour son équipe de course de classe mondiale devrait être suffisante.

Carroll Shelby a servi dans l’armée de l’air américaine pendant la seconde guerre mondiale en tant qu’instructeur de vol. Après avoir crée une entreprise de camions à benne basculante qui a vite fait faillite et tenter l’élevage de… poulets, Shelby s’est tourné vers les voitures de course à une époque où le sport automobile était généralement considéré comme un sport de gentleman fortuné. Hélas, la carrière de pilote de course de Shelby ne dura pas longtemps. En 1960, on lui diagnostiqua une angine de poitrine. Malgré les ordres du médecin, il disputa le Grand Prix du Los Angeles Times/Mirror en gardant des comprimés de nitroglycérine sous sa langue ! Finalement, écoutant son médecin, Shelby a cessé de conduire et a déménagé à Los Angeles pour se concentrer sur la construction de voitures de sport.

Après deux années de résultats décevants, Ford confia son programme du Mans à Carroll Shelby et à Ken Miles, pilote, mécanicien et ingénieur automobile extrêmement qualifié, qui avait déjà travaillé avec Shelby comme pilote d’essai. Miles avait fait de la compétition moto avant de servir en tant que commandant de char dans l’armée britannique pendant la seconde guerre mondiale. Après la libération, Miles déménagea à Los Angeles où il commença à construire ses propres voitures de course avant d’être finalement embauché par Shelby American en 1964 en tant que directeur de la compétition.

Travaillant en étroite collaboration, Miles et Shelby ont transformé la GT40 défaillante en une machine capable de gagner le Mans. Les freins se sont avérés être le plus gros obstacle. Comme les Ford étaient très rapides et très lourdes par rapport aux Ferrari, elles sollicitaient beaucoup plus les freins. Les pilotes étaient donc soucieux de les préserver, ce qui les empêchaient d’exploiter le plein potentiel de la voiture. Une fois le problème du freinage résolu, les ingénieurs de Ford n’ont rien laissé au hasard. Ils devaient s’assurer que leurs moteurs pourraient supporter les 24 heures de course. Ils ont donc connecté leur V8 à un programme informatique qui simulait tous les points du parcours du Mans où un pilote devait rétrograder, accélérer et freiner. Ils effectuaient ces tests jusqu’à ce que le moteur cède afin d’analyser et de corriger les problèmes. C’est une procédure classique aujourd’hui en sport automobile mais à l’époque, c’était révolutionnaire.

En 1966, les Ford GT40 étaient enfin des machines fin prêtes et la victoire au Mans était inévitable. Ferrari n’avait engagé que deux exemplaires cette année, estimant qu’elles étaient imbattables mais les deux voitures ont abandonné au tour 226, s’étant épuisées à essayer de rattraper les GT40. Malgré de fortes précipitations pendant toute la nuit, les Ford ont ont mené la course aux trois premières places sans anicroches.

Chris Amon et Bruce McLaren ont remporté cette édition du Mans sur un détail réglementaire alors que Ken Miles et Denny Hulme étaient en tête tout au long de la course et sur la ligne d’arrivée. Leo Beebe, responsable des relations publiques de Ford, souhaitait organiser la photo parfaite qui montrait les trois voitures franchissant la ligne d’arrivée ensembles. Il a demandé à Miles de ralentir au cours des derniers tours afin de permettre à Amon et McLaren de le rattraper. La photo résultante montrerait les deux Ford côte à côte sur la ligne d’arrivée mais comme Amon et McLaren avaient 8 mètres d’avance lors du départ lancé sur Miles, ils ont été considérées comme les vainqueurs puisque le règlement du Mans stipule que c’est l’équipage qui couvre la plus grande distance qui est gagnant.

Dépouillé malgré lui de son plus grand exploit, Miles décèdera deux mois plus tard à Riverside en Californie, alors qu’il testait le successeur de la GT40 pour Ford en vue du Mans 1967. Bien que sa vie et sa carrière aient été tragiquement abrégées, il a un jour déclaré à un journaliste, « Vous savez, je préfère mourir dans une voiture de course que de me faire dévorer par le cancer. »

C’est ainsi que naquit et vécut l’une des plus grandes légendes automobiles, la Ford GT40.

Texte original en anglais écrit par Tate Delloye. Source photos

Tags: